Témoignage : moi, médecin de campagne

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L'exercice médical, en zone rural, a bien changé. Mais les vocations restent rares. ©Shutterstock

Originaire de Sanary-sur-Mer, le Dr Jonathan Lyon-Bilger a fait le choix d’exercer dans une petite commune de l’Allier, en 2013. Au cœur de l’un des territoires les plus touchés par la désertification médicale. Témoignage.

Comment devient-on « médecin de campagne » ?

J’ai voulu vivre une expérience à l’opposé de ce que j’ai connu auparavant au CHU de Marseille, via ‘’Wanted’’, l’opération lancée dans l’Allier pour lutter contre les déserts médicaux. J’ai été très bien accueilli à Ainay-le-Château (Ndlr : commune d’un millier d’habitants entre Montluçon et Bourges), où j’ai trouvé un cadre, de la verdure, des relations authentiques. Je me suis installé en 2013, et je suis toujours là, à 34 ans.

 

Le métier est-il toujours aussi difficile ?

Je consulte dix à onze heures par jour, toute la semaine, ainsi qu’un samedi sur trois. Mais même si je travaille beaucoup, que j’ai des gardes à assurer, je me suis organisé pour conserver une vie sociale normale et je me fais remplacer pour prendre des congés. Certains médecins de campagne travaillent encore à l’ancienne, jour et nuit. Je n’en connais qu’un, et c’est l’un des derniers : ils sont de moins en moins nombreux, car les jeunes médecins d’aujourd’hui ne veulent plus de cette vie-là.

 

Une qualité de vie “bien meilleure qu’en ville”

Quels sont les avantages à exercer en zone rurale ?

Outre la qualité de vie, que j’estime bien meilleure qu’en ville, nous faisons face à des patients bien moins exigeants. On touche aussi à des pathologies qui, en ville, seraient très vite déléguées à des spécialistes, ce qui rend le métier plus intéressant. C’est une expérience supplémentaire.

 

Pourquoi la campagne n’attire-t-elle pas plus de médecins ?

La question du conjoint, qui trouvera plus facilement du travail en ville, joue beaucoup. Après, le problème n’est pas tant de choisir de s’installer en milieu rural, mais tout simplement en libéral. Dans ma promotion, seuls 15% des nouveaux médecins ont choisi de se mettre à leur compte et d’ouvrir un cabinet, dont la majorité en la ville. La moitié ont préféré une activité salariée, et les autres sont remplaçants ou collaborateurs.

 

“Difficile de forcer un médecin à s’installer”

1000 médecins partent à la retraite chaque année, et un médecin sur trois a plus de 60 ans. Cela vous inquiète ?

Oui, parce qu’aujourd’hui, des patients font des dizaines de kilomètres ou vont aux urgences parce qu’on ne peut les recevoir. Mais voir 70 patients par jour serait de l’abattage.

 

Comment jugez-vous les réformes portées par la ministre Agnès Buzyn ?

Nous alléger les tâches administratives, c’est bien. Mais cela ne remplacera pas les vrais médecins ! Quant à l’aspect financier, ce n’est pas le principal moteur. Il faut jouer sur l’envie d’exercer en milieu rural, la sensation d’utilité que l’on y ressent, la qualité du cadre de vie et de la relation avec les patients. D’autant que l’exercice en maison médicale se généralise : moi-même, je côtoie deux dentistes, un podologue, deux infirmières, une psychologue, un kiné, une orthophoniste et même une ophtalmologue que l’on vient consulter depuis Clermont-Ferrand !

 

Les Français sont favorables à imposer le lieu d’exercice des jeunes médecins. Qu’en pensez-vous ?

Iriez-vous consulter un médecin dépressif ? Cela paraît difficile de forcer un médecin à s’installer. En revanche, obliger les étudiants à effectuer certains de leurs stages en zone rurale serait un bon moyen de démystifier l’idée qu’ils en ont.

 

Quels sont les leviers qui selon vous auraient le plus d’effet ?

Permettre aux médecins retraités de poursuivre leur activité, en la diminuant progressivement. D’abord pour faire bénéficier de leur expérience aux patients, et aussi pour vivre une fin d’exercice moins brutale. La télémédecine peut aussi apporter des réponses efficaces, mais il faut pouvoir s’équiper convenablement. La seule bonne réponse, c’est qu’il faut plus de médecins !

 

À SAVOIR

1 médecin sur 3 a plus de 60 ans, et la baisse du nombre de médecins généralistes entre 2010 et 2018 est de 7,3% (94 261 contre 87 801). Initiées par le gouvernement dans le cadre de la réforme du système de santé (plan Ma Santé 2022), les actions les plus notables en matière d’accès aux soins dans les zones ‘’sous dotées’’, qui concernent 5,3 millions de Français (8,6% de la population) sont :

  • Ouvrir 400 postes de médecins généralistes
  • Créer 4000 postes d’assistants médicaux pour les tâches administratives
  • Généraliser le statut de médecin adjoint (envoi d’internes en renfort épisodique)
  • Développer la télémédecine (actes à distance)
  • Distribuer davantage d’aides à l’installation
  • Favoriser les stages médicaux dans les cabinets
  • Encourager l’activité semi-retraitée des médecins

Fin du numerus clausus : +20% de médecins annoncés chaque année

La suppression du numerus clausus pour les étudiants en fin de première année de médecine à la rentrée 2020 doit aussi contribuer à faire augmenter le nombre de médecins (+20% par an). La disparition de ce concours très exigeant ne va pas pour autant ouvrir les vannes et favoriser une baisse de qualité médicale. Il va disparaître au profit d’une sélection toute aussi draconienne, mais définie en fonction des capacités de formation de chaque faculté et des prévisions de besoin de professionnels définies par les Agences Régionales de Santé (ARS) à l’horizon 10-15 ans.

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