Sommeil : et si les rêves pouvaient nous soigner ?

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Les rêves n'ont pas encore révélé tous leurs secrets, y compris dans leur faculté potentielle à soigner nos maux de l'âme et autres traumatismes. ©Pixabay

Psychiatre et docteur en neurosciences, le lyonnais Patrick Lemoine vient de publier « Vingt mille lieux sous les rêves », un ouvrage passionnant paru aux éditions Laffont. Il nous révèle ici tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les rêves, et bien plus encore !

Votre livre parle des rêves, et plus généralement des états modifiés de conscience (EMC). De quoi s’agit-il ?

Les états modifiés de conscience sont tout simplement des états durant lesquels on est hors de soi, c’est-à-dire que l’on n’est plus le soi de d’habitude, car on ne fait plus appel aux mêmes circuits neuronaux (d’ordinaire les circuits liés à la raison).

 

Est-il vrai que l’on rêve davantage au petit matin ?

Sur ce point, tout le monde n’est pas d’accord. Je fais partie de l’école lyonnaise qui pense qu’effectivement, on ne rêve que durant la phase de sommeil paradoxal, en fin de nuit. D’autres défendent que l’on peut aussi rêver durant la phase de sommeil lent. Cependant, tous les scientifiques s’accordent à dire que les rêves durant la phase de sommeil paradoxal sont souvent très symboliques et bien plus intéressants que ceux qui peuvent intervenir en première partie de nuit, et qui relèvent davantage du classement d’événements survenus pendant la journée.

 

Les très bons dormeurs ne se souviennent pas de leurs rêves

Aussi, ce n’est pas parce que l’on ne se souvient pas de ses rêves que l’on ne rêve pas ?

Absolument. Tout d’abord, il est difficile de se souvenir de ses rêves si on ne les note pas tout de suite car ils sont souvent si illogiques que le cerveau cartésien a du mal à mémoriser ce type d’informations. Ensuite, il m’arrive en conférence que des gens me disent : moi, je ne rêve pas la nuit. Je leur réponds : bravo, cela signifie que vous êtes de très bons dormeurs car il faut se réveiller au moins 3 minutes pendant sa phase de sommeil paradoxal ou juste après pour s’en souvenir.

 

Le rêve est-il l’apanage de l’être humain ?

Hé non ! Tous les animaux à sang chaud à une exception près, l’échidné, créature intermédiaire entre le reptile et le mammifère, sont capables de réguler leur température et donc de produire du sommeil paradoxal, en particulier quand leur température centrale remonte en deuxième partie de nuit.

 

Nos rêves influencés par l’environnement extérieur

Nos rêves peuvent-ils être influencés par des stimulis extérieurs, comme des sons ou des odeurs ?

Oui c’est ce qu’Alfred Maury (XIXe) a tenté de démontrer avec son fameux rêve de la guillotine. Il a rêvé qu’il était un noble conduit à l’échafaud lors de la Révolution Française, et rapporte avoir pu percevoir la lame s’abattre sur lui et lui trancher la gorge. Quand il s’est réveillé, il a constaté que la tringle de son lit à baldaquin était tombée, et avait atterri pile à l’endroit où la lame l’aurait frappé s’il avait été guillotiné. Selon lui, les stimulis extérieurs influencent donc nos rêves. Le plus puissant d’entre eux reste l’odeur : si l’on vous expose à un parfum lié à un souvenir très intense pour vous, il est probable que votre rêve soit influencé par cette odeur.

 

Nous sommes nombreux à nous réveiller lors du climax de notre rêve, qu’il soit positif ou négatif, pourquoi ?

Freud a discouru sur ce point. Il semblerait que lorsque l’on arrive à un point très excitant positivement ou négativement, cela finit par réveiller le dormeur. Du point de vue de Freud, que je ne partage pas, cela s’expliquerait par le fait que ces rêves risqueraient de dévoiler des choses que la conscience ne supporterait pas.

 

Manipuler et utiliser les rêves, c’est possible

Peut-on orienter volontairement un rêve ?

Oui c’est possible chez les « rêveurs lucides » (environ 5% de la population, ainsi que les traumatisés sévères et ceux capables d’entrer en transe), qui savent qu’ils rêvent quand ils rêvent, et parviennent parfois à diriger leurs rêves. Une étude réalisée en laboratoire de sommeil à Stanford a démontré que les rêveurs lucides à qui on avait donné la consigne de cligner trois fois de l’œil lorsqu’ils sentaient qu’ils étaient en train de rêver, se trouvaient toujours en sommeil paradoxal à ce moment.

 

Se peut-il donc que l’on soit capable de changer le scénario d’un cauchemar récurrent ?

Oui, cela va de paire avec les thérapies comportementales et cognitives (TCC). Si l’on apprend à faire des rêves lucides, on peut décider de diriger nos rêves. C’est un gros travail mais c’est possible.

 

Le rêve lucide peut donc soigner ?

C’est ma conviction, mais je suis l’un des seuls ou le seul praticien à l’utiliser. Je me sers du rêve avec mes patients atteints de syndromes post-traumatiques, comme par exemple un viol incestueux. J’apprends à mes patients à rédiger un scénario de bonne fin, ce qui est souvent très difficile car cela les pousse à se replonger dans leurs mauvais souvenirs. Ensuite, je leur demande de cultiver leur rêve lucide, puis de le diriger vers ce scénario de bonne fin. Trois de mes patientes y arrivent et d’après moi cela est encore plus puissant que l’EMDR.

 

Interprétation des rêves: prenez des pincettes !

Outre le cas particulier de ces personnes qui revivent chaque nuit un événement traumatique, faut-il porter attention aux fameux rêves récurrents ?

Oui, en dehors du rêve banal qui sert à nettoyer la mémoire, je pense que les rêves sont des tentatives pour nous aider à résoudre des problèmes. Selon que l’on est gourou, psychanalyste ou neuroscientifique, ces réponses se trouveront dans le monde des esprits, de l’inconscient ou des neurones affectifs.

 

Que pensez-vous des grilles d’interprétation des rêves ?

Je suis vent debout contre cela ! Pour moi, il n’existe pas de grilles d’interprétation qui correspondraient à tout le monde. Chaque rêve répond à sa propre symbolique selon le profil de l’individu. D’autant plus que parmi les archétypes freudiens on retrouve le tabou de l’inceste. Or, il faut noter que jusqu’au début du 20ème siècle, dans certaines régions comme la Normandie, l’inceste n’était pas un interdit. Pour moi, les symboliques sont donc profondément personnelles.

 

Et les rêves prémonitoires existent-ils selon vous ?

Pas vraiment. Pour moi, c’est simplement que nos rêves peuvent statistiquement se révéler prémonitoires une fois sur un million et que nous oublions toutes les autres fois où cela ne se produit pas. Dans certains cas, comme quand un proche est atteint par exemple d’un AVC, une autre explication peut être que l’on a capté inconsciemment des signaux qui nous ont fait comprendre que notre proche avait potentiellement une maladie grave, comme par exemple le fait de buter sur certains mots.

Les rêves, vecteurs de créativité?

Nos rêves sont-ils incohérents ou peut-on en retirer des idées de génie ?

Oui et non. J’adore l’exemple de Hitchcock qui se réveille un matin en étant persuadé d’avoir trouvé le meilleur des scénarios sans pouvoir s’en souvenir. La nuit suivante, il se refait le même scénario, puis le note en se réveillant au beau milieu de la nuit. Le lendemain matin, il se réveille et constate qu’il a simplement noté : un homme rencontre une femme.

Toutefois, Einstein rapporte que toute sa carrière s’est fondée sur la méditation prolongée d’un rêve qu’il avait fait étant adolescent. « Il était sur une luge descendant une pente raide et enneigée, et lorsqu’il approchait la vitesse de la lumière dans son rêve, toutes les couleurs se mélangeaient en une seule. Il a passé une grande partie de sa carrière, inspiré par ce rêve, à se demander ce qui se passait quand on approchait la vitesse de la lumière », a rapporté John W.Price dans une interview avec John H. Lienhard, professeur émérite en génie mécanique et en l’histoire à l’Université de Houston.

Cette créativité pourrait s’expliquer par le fait que lorsque l’on dort, le lobe frontal, siège de la raison, se met au repos, laissant alors libre cours aux associations les plus incongrues, et, dans le cas d’Einstein, qui furent carrément géniales. Malgré tout, je pense que ce type de rêves ne peuvent que provenir du cerveau d’un génie.

 

Est-il vrai qu’il est efficace de réviser juste avant de dormir ?

Effectivement, réviser durant les deux heures précédant l’endormissement permet de mieux imprimer ce qu’on lit. Mais attention, il ne faut pas retarder l’heure d’endormissement habituelle !

 

Les rêves peuvent-ils être le siège de la créativité et de l’intuition ?

Je pense effectivement que les rêves nous mettent dans des états où nous faisons des associations anormales. Einstein disait que s’il a fait de grandes découvertes, c’est parce qu’à l’âge de 20 ans, il se posait les questions d’un enfant de 4 ans ! C’est ce qui lui a permis de théoriser la notion d’espace et de temps alors que personne n’avait jamais imaginé cela. Je pense que l’intuition suit le même mécanisme que le rêve. Pour ma part, chaque fois que je n’ai pas suivi mon intuition, je l’ai regretté. Je pense que notre circuit affectif nous envoie des messages que l’on aurait tort de renier systématiquement.

 

Retrouvez la liste de tous les psychiatres et spécialistes du sommeil sur www.conseil-national.medecin.fr

 

 

A SAVOIR

Psychiatre chez Orpea-Clinea à Lyon, le docteur en neurosciences Patrick Lemoine est spécialiste des troubles du sommeil et l’anxiété. Il a publié de nombreux ouvrages sur ces deux sujets : Le mystère du placebo en 1996 (Odile Jacon), Je déprime, c’est grave docteur? en 2001 (Flammarion), la Détox, c’est la santé en 2008 (Robert Laffont), Dites-nous Patrick Lemoine, à quoi sert un psychiatre? en 2010 (Arand Collin), La Fontaine, les animaux et nous en 2011 (Armand Collin), Soigner sa tête sans médicaments en 2014 (Robert Laffont), Dormir sans médicaments en 2015 (Robert Laffont), Remettez vos pendules à l’heure en 2018 (In Press)… Son dernier ouvrage, Vingt mille lieux sous les rêves, est paru en octobre 2018 aux éditions Laffont.

 

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