Antidépresseurs, les faux amis

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Pour traiter les épisodes dépressifs, la médecine peine encore à faire confiance à d’autres techniques que la solution médicamenteuse. Un point de vue que ne partage pas le psychiatre lyonnais Patrick Lemoine, directeur médical international de la Division psychiatrique du groupe de cliniques ORPEA-Clinea, auteur de l’ouvrage “Soigner sa tête sans médicaments… ou presque” chez Robert Laffont.

Lorsque l’on est déprimé, cela relève-t-il uniquement de la compétence du psychiatre ?

Non, je ne pense pas. Cela relève d’abord de la compétence du psychologue ou psychothérapeute. Mais attention, de la psychothérapie validée scientifiquement. Avant de penser aux antidépresseurs, il faudrait déjà tester cela. En cas de petite déprime, le généraliste peut également suffire. Mais le problème est qu’ils prescrivent trop souvent des anxiolytiques…

Il y a eu également, il y a quelques années, une polémique évoquant la prescription, à tort, d’antidépresseurs chez les jeunes ?

Effectivement, les antidépresseurs pris avant 26 ans poussent au suicide. Après 70, 75 ans, ils s’avèrent inefficaces.

Une bonne ordonnance est minimaliste

Votre livre part du postulat que le corps doit d’abord tenter de se défendre seul plutôt que de directement ingérer des médicaments, sans pour autant nier leur utilité…

Lorsqu’il s’agit d’une personne mélancolique avec un risque suicidaire, j’hospitalise de gré ou de force. Mais je soutiens effectivement qu’il faut d’abord essayer d’autres techniques avant de passer à l’antidépresseur. Les médecins français ne croient qu’en la chimie, et c’est un peu le combat de ma vie. Pour moi, une bonne ordonnance est minimaliste. En revanche, si la technique n’a pas fait ses preuves au bout de 6 semaines, il faut pour moi passer à autre chose. Cela m’irrite quand j’entends des patients qui me disent qu’ils sont en psychanalyse depuis 15 ans !

Vous expliquez que dans les dépressions récurrentes, l’arrêt du traitement n’est pas possible : c’est donc comme pour le trouble bipolaire, un traitement à vie ?

Oui, selon moi, quand il s’agit d’un deuxième épisode de dépression non consécutif à un événement, cela peut être pertinent. Avec un bémol cependant : les dernières études montrent que dans le trouble dépressif récurrent, les régulateurs d’humeur marchent aussi bien. Ces médicaments sont souvent plus confortables, et peuvent s’avérer précieux si l’on a raté le diagnostic d’un trouble bipolaire.

Du bon usage des antidépresseurs

Quand on ne connaît pas bien la dépression, on a tendance à penser que le Prozac est le produit donné de façon automatique. Est-ce le cas ?

Je dirais que le Prozac, c’est un peu dépassé. Pour ma part, pour un premier épisode dépressif, je prescris souvent du Séroplex, talonné de près selon moi par le Zoloft, mais la balance bénéfices-risques est moins bonne selon moi pour celui-ci. On passe ensuite à l’Effexor. Si j’étais ministre de la Santé, je n’autoriserais que 3 ou 4 antidépresseurs. Il y a aussi d’autres problèmes que je souhaite souligner : cela fait deux fois que nous sommes en rupture de stock pour le Marsilid parce qu’il manque une signature pour lancer la commercialisation. Je crains des suicides car certains de mes patients ne peuvent pas s’en passer.
Pour établir un point de repère, je privilégie donc d’abord les IRS (inhibiteur de recapture de la sérotonine), les IRSNA (inhibiteur de recapture de la sérotonine et de la noradrénaline), puis les IMAO (inhibiteurs de la monoamine oxydase) pour les dépressions plus sévères, et enfin les tricycliques mais qui ont le défaut d’être souvent mal tolérés.

Certaines personnes disent se sentir mal (tremblements, état de fatigue…) avec les antidépresseurs, et les arrêtent ou n’observent pas correctement la posologie. Que leur conseillez-vous ?

Je pense déjà que les antidépresseurs ne doivent jamais être prescrits sans parler aussi d’une bonne hygiène de vie, et d’une psychothérapie associée. Ensuite, pour être efficaces, les antidépresseurs doivent être pris à bonne dose et l’observance doit être parfaite. On voit souvent des gens qui prennent des petites doses et se traînent des dépressions pendant des années, en y associant, à tort, des neuroleptiques, anxiolytiques ou hypnotiques. On prescrit des anxiolytiques à cause d’un mythe : au cours des 15 à 20 premiers jours, l’antidépresseur pourrait lever l’inhibition, et pousser les gens à se jeter par la fenêtre. Mais cela n’a jamais été prouvé, et à l’inverse, il s’avère que les anxiolytiques lèvent potentiellement cette inhibition.

A savoir

Les antidépresseurs marchent dans 60% des cas au bout de 3 à 6 semaines. Adjoindre une thérapie cognitive et comportementale aux médicaments permet d’améliorer ces résultats.

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1 COMMENTAIRE

  1. Vouloir « gérer » et donc supprimer les expressions émotionnelles est analogue à la prise de médicaments psychotropes qui viennent, sans les régler en quoi que ce soit, les bloquer ; voici ce qu’en dit encore Alice Miller :
    « Aucun médicament ne peut nous renseigner sur les CAUSES de nos malaises ou maladies. Un médicament peut seulement brouiller ces causes et soulager la douleur – pour quelque temps. Mais les causes qui n’étaient pas reconnues restent toujours actives et continuent leur travail de signalisation jusqu’à ce que la maladie récidive. Et elle sera traitée par les autres remèdes qui, eux aussi, négligeront les raisons de la maladie. Pourtant, ces raisons ne sont pas introuvables si la personne malade s’intéresse à la situation de l’enfant qu’elle a été. C’est cet intérêt qui lui permettra non seulement de vivre ses émotions mais aussi de les comprendre. Il est bien entendu que je parle ici des médicaments qui suppriment les émotions et en même temps les souvenirs. Il y a bien sûr des médicaments dont on ne peut pas se priver et qui ne sont pas inhibiteurs des émotions comme les antidépresseurs ». (http://www.retrouversonnord.be/famille.htm#Miller) .
    En fait, trop de prétendus thérapeutes, qui n’ont pas suffisamment fait de travail en profondeur sur eux-mêmes et donc non conscients de la nécessité de s’occuper activement et avec succès de tout ce qui se trouvent en amont émotionnellement, ne peuvent alors, par ignorance, que prôner des méthodes thérapeutiques de surface mais comme démontré inefficaces à long terme :
    « Une grande partie des thérapeutes offrent des thérapies comportementales pour combattre les symptômes des patients sans chercher leurs significations et leurs causes, parce qu’ils sont persuadés qu’elles sont introuvables. Pourtant, dans la plupart des cas elles le sont mais elles sont toujours cachées dans l’enfance, et rares sont les personnes qui veulent la confronter » (Alice Miller).

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