IVG : "l’avortement évite bien des drames"

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Alors que l’on célèbre les 40 ans de la loi Veil, le débat fait encore et toujours rage entre les pro-vie, dont la parole s’est libérée ces derniers temps, et les défenseurs du droit à l’IVG. Analyse du Dr Jocelyne Attia, praticien hospitalier au sein du service de gynécologie, oncologie et obstétrique du Pr Golfier au CHU de Lyon-Sud.

Marisol Touraine a annoncé qu’un plan IVG serait mis en place en janvier. Elle juge   notamment «  inacceptable  » que certains médecins refusent de pratiquer l’avortement au-delà de la 10ème semaine, ou tentent «  d’imposer l’une ou l’autre des méthodes, médicamenteuse ou chirurgicale  ». Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Certaines femmes rencontrent certainement des difficultés, mais à Lyon, je ne le pense pas. Sur l’imposition d’une méthode, j’ai des difficultés à le comprendre car elle dépend de l’âge de la grossesse et des contre-indications. A Lyon, entre la 12ème et la 14ème semaine d’aménorrhée (= 10 -12 semaines de grossesse), au sein des HCL, nous pratiquons systématiquement l’IVG chirurgicale sous anesthésie générale (sauf cas exceptionnel). Elle constitue pour nous la méthode  la plus adaptée à cet âge de la grossesse. L’utérus risque d’être plus mou, la procédure plus longue et donc l’acte plus technique même si tout se passe bien dans 99% des cas.

Pour ce qui est du refus de pratiquer l’avortement au-delà de la 10ème semaine, je peux entendre qu’un médecin qui pratique cette activité ,  «  ne se sente pas capable  » de l’effectuer  car chaque semaine supplémentaire augmente les risques (même si le risque de perforation de l’utérus est de 1 cas sur 1000). Ce sont les médecins les plus expérimentés qui devraient pratiquer les IVG entre la 12ème et la 14ème semaine. De plus, à la 12ème semaine, les gynécologues-obstétriciens réalisent les échographies mini-morphologiques avec mesure de  la clarté nucale, et cela peut être difficile pour eux, on ne pas leur en vouloir. S’ils refusent de la réaliser, ces médecins doivent pouvoir adresser la patiente vers un autre confrère ou vers un centre, et ce, très rapidement, car quand on arrive à la 13ème semaine d’aménorrhée, cela devient beaucoup plus difficile de trouver une place.

Marisol Touraine dénonce aussi un accès inégal à l’IVG sur le territoire. A Lyon, quelle est la situation  ?

A priori, elle est bonne. Quand une femme arrive à la 13e semaine d’aménorrhée (11 semaines de grossesse), si nous n’avons plus de place dans notre centre, nous sollicitons les autres centres des HCL (4 centres). S’il n’y a vraiment aucune place disponible, une alerte est lancée via l’ARS et d’autres centres sont sollicités en dehors de Lyon pour les prendre en charge. Parfois, la jeune femme devra aller jusqu’à Grenoble, mais de manière générale,  nous arrivons toujours à trouver une place et il est rare de recevoir une alerte ARS .

Une décision difficile

Certaines jeunes femmes racontent qu’on leur a fait écouter les battements de cœur du foetus, qu’on leur a donné la photo de l’échographie  : la patiente peut-elle refuser cela  ?

Bien sûr. Après, il y a deux problèmes. Le premier est que certains médecins essaient d’être dissuasifs, cela m’a effectivement été rapporté. Le second est que certaines femmes ne disent pas à leur médecin qu’elles veulent faire une IVG car c’est un acte que les patientes continuent à cacher.

Certains proposent de supprimer le délai de réflexion de 7 jours entre les deux consultations. Est-ce souhaitable selon vous  ?

Ce délai est l’un des plus longs d’Europe. C’est vrai qu’il est important de faire le point car cette décision est très difficile. Les femmes ne la prennent pas à la légère. Comme le disait Simone Veil, «  aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement».

En revanche, pour ce qui est de l’IVG médicamenteuse, il serait intéressant de pouvoir  discuter de raccourcir le délai à 48H quand on arrive proche de la 7ème semaine d’aménorrhée (pour une IVG chirurgicale, on peut effectivement passer d’un délai de 7 jours à 48H lorsque l’on arrive proche du délai légal qu’est 12ème semaine de grossesse, ndlr), car plus on attend, plus le risque d’hémorragie augmente.

Dans un rapport, le haut conseil à l’égalité homme femme veut proposer de supprimer la clause de conscience des médecins. Cette dernière est-elle nécessaire selon vous  ?

En fait, je ne comprends pas à quoi cela servirait de supprimer cette clause de conscience  ? Si le médecin ne souhaite pas pratiquer l’IVG, il ne le fera pas. En revanche, il doit rédiger l’attestation expliquant que la patiente veut réaliser l’intervention, et diriger la jeune femme vers l’un de ses collègues. Mais je ne vois pas pourquoi supprimer cette clause améliorerait la prise en charge de l’IVG.

Protéger les femmes

Vous, en tant que médecin, comment vivez-vous cette intervention  ? Avez-vous choisi cette voie  ?

Je ne peux pas dire que j’ai choisi de faire des IVG, on ne choisit pas. En ce qui me concerne, on aide les patientes pour qu’on ne voit plus mourir des jeunes femmes comme il y a 40 ans et ainsi éviter bien des drames. L’IVG a toujours existé, à toute époque. L’homme a toujours voulu maîtriser sa fécondité. Qu’on prenne au mieux en charge cette intervention, je pense que c’est important. On se doit de rester neutre, même si les cas d’IVG à répétitions nous posent et poseront toujours problème. On ne reste pas non plus insensible  à certaines situations dramatiques, on en parle en supervision…

A savoir

Quand on évoque l’IVG, on doit obligatoirement parler prévention, d’autant plus qu’avec la polémique des pilules de 3ème et 4ème génération, une enquête récente montre que les jeunes femmes les moins diplômées et en situation plus précaire s’orientent plus vers des méthodes naturelles et préservatifs avec un risque majoré d’échec contraceptif (1). Ce qui semble se dessiner en 2013, d’après une enquête déclarative, est que les femmes ayant interrompu leur contraception par peur des informations véhiculées dans les médias ont représenté 4 % des IVG entre le 18/02/2013  et le 30/04/2013 (2)

(1) N.  Bajos  : La crise de la pilule en France : vers un nouveau modèle contraceptif ? Population et Sociétés n° 511 mai 2014

(2) S. Pozzi-Gaudin et al  : Enquête concernant le retentissement des alertes médiatiques sur la pilule J Gynecol Obstet Biol Reprod (Paris). sept 2014

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