Anorexie, la maladie des ados
Isabelle Caro est décédée en 2010 à l'âge de 30 ans après un long combat contre l'anorexie. Cette photo avait été prise lors d'une campagne italienne contre l'anorexie. ©DR

L’anorexie, maladie psychiatrique aux conséquences parfois dramatiques, touche essentiellement les ados. Quel est le profil des anorexiques ? Quels sont les signes qui doivent alerter ? Les réponses de Maryline Brochard, nutritionniste -diététicienne à Lyon, spécialiste des troubles alimentaires.

L’anorexie est une maladie psychiatrique, pouvez-vous nous en donner une définition clinique ?

Marilyne Brochard : L’anorexie est une maladie psychiatrique. Il s’agit d’un trouble du comportement alimentaire multifactoriel, qui va se caractériser par une perte de poids importante du patient. Cet amaigrissement tourne autour d’une perte de plus de 15% du poids du corps lorsque ce dernier était à l’équilibre. L’anorexie se caractérise également par un désir de contrôler la nourriture pour perdre du poids, et une peur intense de grossir. Elle touche essentiellement les femmes avec un pic aux alentours de 14 et 18 ans, même si l’on trouve aujourd’hui une anorexie atypique vers 9 ou 10 ans.

Est-ce que l’IMC est un bon indicateur pour pouvoir juger si une personne est ou non anorexique ?

En théorie, et je dis bien en théorie, quand une patiente a un IMC sous 17,5, on peut considérer qu’elle se trouve dans un schéma anorexique. Mais cela concerne les adultes.  Quand on étudie l’IMC chez une jeune fille de 14 ans, on ne va pas tenir compte de cela car cette dernière n’a ni son poids ni sa taille adulte. Il faut aussi savoir que l’on peut peser 110 kg après une chirurgie bariatrique et être anorexique en raison de son comportement face à la nourriture : vomissements, usage de laxatifs, peur inconditionnelle de grossir… Le poids continuera de baisser et deviendra pathologique si le comportement perdure

Maigreur et anorexie

Il n’est pas rare que l’on catalogue comme anorexique toute jeune femme particulièrement mince. N’a-t-on pas tendance à oublier qu’il s’agit avant tout d’une maladie psychiatrique ?

Effectivement, il existe des maigreurs constitutionnelles. La différence réside dans le fait que l’anorexique avait un poids supérieur avant de se retrouver très maigre, alors que dans la maigreur constitutionnelle, on voit que la personne a toujours été programmée pour être sous les courbes. Aussi, une personne anorexique aura perdu de la masse grasse : elle ne sera plus qu’un squelette avec un peu de muscles. Dans l’autre cas de figure, la personne sera maigre mais aura des formes : des fesses, des cuisses… elle ne sera clairement pas qu’un squelette. Et elle aura conservé ses règles. Physiquement, on voit donc la différence. Ainsi, une personne anorexique peut avoir un IMC quasiment normal mais inférieur  à son IMC de référence et une personne souffrant de maigreur constitutionnelle être sous les courbes.

Les personnes anorexiques ne se voient pas telles qu’elles sont : souffrent-elles d’une déformation de l’oeil ?

La dysmorphophobie existe chez la plupart  des personnes anorexiques, elles vont donc avoir une vision d’elles-mêmes déformée. Pourtant, ces patientes sont capables de dire qu’une autre personne est très maigre. Il est difficile d’expliquer ce phénomène mais on peut émettre l’hypothèse que l’anorexie va perturber tous les signaux neurologiques et de ce fait la perception du corps. Une autre hypothèse avance que tout comme cela se produit avec les membres fantômes, le corps enverrait des informations inadaptées sur le poids de la patiente. Les jeunes anorexiques souffrent aussi d’un vrai manque d’estime de soi. Contrôler leur poids leur permet d’avoir une emprise sur leur corps qu’elles n’ont pas forcément dans d’autres domaines de leur vie qui les angoissent.

Anorexie, parfois une affaire de famille

Sait-on d’où vient l’anorexie ? Peut-on incriminer les injonctions à la maigreur régulièrement décrites dans les médias ?

L’anorexie reste une maladie multifactorielle mais il est clair que l’environnement joue un rôle important. Effectivement, les idéaux véhiculés par les mannequins ou les poupées Barbie jouent un rôle. Mais le contexte familial est aussi important, et notamment la manière dont la personne s’est perçue dans les yeux de son entourage: lui a t-on dit qu’elle était trop grosse, qu’elle avait trop de fesses ?
On peut aussi évoquer les pistes génétiques. On observe souvent qu’il existe des antécédents dans les familles.

Quels sont les points communs dans les trajectoires des anorexiques ?

Les personnes anorexiques souffrent d’un vrai manque de confiance en soi et d’estime de soi. Elles cherchent souvent leur place dans la famille, et sont surtout dans l’hypercontrôle. Maîtriser leur faim les rassure car elles se sentent peu sécurisées dans leur environnement. Les conflits familiaux comme un divorce peuvent aussi jouer un rôle inconsciemment.
Enfin, les traumatismes liés aux attouchements sexuels ou aux viols peuvent être aussi responsables d’une partie des cas, et constituent des facteurs aggravants.

Anorexie, les hommes aussi…

Qu’en est-il pour l’anorexie masculine ? 

Les hommes ne représentent que 10 à 15% des cas, sachant que chez les filles, on estime que 1% des 14-15 ans souffrent d’anorexie. En consultation libérale, je n’en reçois que très peu car malheureusement, les cas d’anorexie masculine sont souvent très compliqués et nécessitent une hospitalisation. Dans ma pratique, j’ai rencontré d’anciens obèses sévères qui ont entamé un régime et n’ont pas su s’arrêter. Je pense que l’on est dans la même logique de facteurs environnementaux, et peut-être moins sur l’image corporelle. Pour autant, je ne serais pas étonnée si dans 20 ans, les hommes représentaient 30% des patients. Eux-aussi sont soumis au diktat de corps imberbes et ultra-musclés.

Quels sont les signes qui doivent alerter les parents sur l’éventualité d’une anorexie ?

Il faut s’inquiéter dès que l’enfant commence à avoir un comportement alimentaire différent. Il va manger un peu moins, ne plus avoir trop appétit, puis va commencer à trier ses aliments. Il va accepter de se nourrir de poulet mais  pas de viande rouge, bannir le pain et privilégier la salade, sauter le goûter, diminuer ses quantités. Bref, il va stigmatiser les aliments gras, sucrés, les féculents… L’adolescent va s’habiller de manière plus large. Le plus difficile, c’est que lorsque ces adolescents débutent leur anorexie, ils ne se sont jamais sentis aussi bien, leurs résultats scolaires se maintiennent, ils ne posent pas de problèmes. En réalité, le corps qui commence à maigrir sécrète une hormone du bien-être pour compenser la sensation de faim, d’où une certaine euphorie difficile à combattre car l’anorexique se sent tout puissant.

Anorexie et ostéoposose

Quelles sont les conséquences de l’anorexie sur la santé ?

Il existe des conséquences réversibles et d’autres irréversibles.
Pendant la maladie, les anorexiques vont souffrir d’hypoglycémie et de dénutrition, avec de nombreuses carences à la clef. Chez les filles, les règles vont disparaître, mais elles reviendront une fois qu’elles auront repris du poids. Parfois, l’anorexie peut avoir des conséquences sur la fertilité lorsque la patiente a un passif de 10 ou 15 ans d’anorexie derrière elle.
Parmi les conséquences irréversibles, on va observer de l’ostéoporose sur le moyen terme. L’amaigrissement va fragiliser le squelette alors que les jeunes filles n’ont même pas terminé leur croissance. Malheureusement, ce déficit ne pourra jamais être rattrapé. Il peut aussi arriver dans les cas les plus graves et prolongés que la patiente perde ses dents, mais cela est en général davantage lié aux vomissements qui accompagnent les phases de boulimie.
L’anorexie a aussi pour conséquences de désociabiliser énormément, mais également de créer des conflits dans les familles car la personne malade ne voudra en général plus partager ses repas.
Au final, si les patients maintiennent ce cadre, ils finissent en général par être hospitalisés. Ils ont froid en permanence, sont épuisés, et quand leur poids diminue trop, leur cerveau finit par ne plus fonctionner correctement. Ces ados particulièrement doués à l’école vont commencer à voir leurs résultats chuter à cause de problèmes de concentration, ce qui va avoir encore un effet catastrophique sur leur estime de soi.
Bien entendu, l’anorexie comporte des risques vitaux : l’anorexie restrictive peut entraîner un décès quand le corps est trop maigre et dénutri. Avec la boulimie, il y a aussi un risque d’arrêt cardiaque à cause de la perte de potassium liée aux vomissements. Une autre cause de mortalité est le suicide, même si, restons modérés, tous les patients ne passent fort heureusement pas à l’acte.

A savoir

A terme, la moitié des personnes soignées pour une anorexie mentale à l’adolescence guérissent, un tiers est amélioré, 21 % souffrent de troubles chroniques et 5 % décèdent. La mortalité est maximale l’année qui suit la sortie d’hospitalisation des patientes. Elle est due aux complications somatiques dans plus de la moitié des cas (le plus souvent un arrêt cardiaque), à un suicide dans 27 % des cas et à d’autres causes dans 19 % des cas. Le taux de suicide associé à l’anorexie est le plus important de toutes les maladies psychiatriques. Source : INSERM

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