Les troubles bipolaires, une maladie encore taboue qui touche plus de 3% de la population. Comment la diagnostiquer ? Comment traiter les troubles bipolaires ? Réponses du Pr Mircea Polosan, du Pôle de Psychiatrie, Neurologie et Réeducation du CHU Grenoble.

Les troubles bipolaires nécessitent une prise en charge précoce ©RyanMcGuire/Pixabay
Les troubles bipolaires nécessitent une prise en charge précoce ©RyanMcGuire/Pixabay

Quel est le tableau clinique du trouble bipolaire ?

Pr Mircea Polosan : Le trouble bipolaire se caractérise principalement par la récurrence des épisodes affectifs : hyperthymiques, connus aussi sous le nom de maniaques et hypomaniaques, et/ ou dépressifs. Les troubles bipolaires figurent parmi les 10 premières maladies en termes d’handicap et de coûts de santé publique. Cette pathologie a notamment un retentissement fonctionnel important sur la capacité du sujet à s’adapter et assumer son insertion socio-professionnelle. Selon les différentes études épidémiologiques, les troubles bipolaires touchent 3 à 4 voire 6% des individus au sein de la population générale, si l’on prend également en compte les formes sub-syndromiques du spectre bipolaire.

 

Deux types de bipolarité

Quels sont les deux principaux types de troubles bipolaires ?

-Le type 1 se caractérise par des épisodes maniaques où le patient est très excité, qui peuvent être suivis par des épisodes dépressifs. Ce type 1 concerne 1% de la population. Durant les épisodes maniaques, le patient peut présenter des symptômes psychotiques comme des hallucinations.

-Le type 2 se traduit par des épisodes uniquement hypomaniaques et dépressifs. Toutefois, on ne peut pas dire que cette forme soit plus modérée que le type 1, car en réalité, dans le type 2, le patient passe moins de temps en phase inter-critique, c’est à dire sans crises. Son humeur est donc plus souvent altérée. Ces différences avec le type 1 s’expliquent par des particularités physiopathologiques, liées aux systèmes neurotransmetteurs par exemple (dont la dopamine etc.) et à d’autres facteurs encore moins bien connus.

Il faut aussi savoir que les patients qui souffrent de troubles bipolaires présentent une comorbidité complexe. Ils souffrent souvent de maladies cardiovasculaires, de dysfonctions endocriniennes (de la thyroïde, par exemple), mais aussi de troubles anxieux, addictifs, comorbidités encore plus présentes dans le type 2. Le risque de suicide est également très important de manière de générale dans les troubles bipolaires, et encore plus dans le type 2.

Il est important de distinguer ces 2 types car la conduite thérapeutique sera différente, notamment car les patients ne répondront pas de la même façon aux traitements thymorégulateurs.

 

Votre objectif avec cette conférence à Grenoble aujourd’hui est donc de mieux faire connaître et comprendre la maladie, tant au niveau du grand public que des professionnels ?

Il est effectivement important d’informer tant le public que les professionnels. Avec le réseau des Centres Experts FondaMental, nous espérons réduire la durée nécessaire au bon diagnostic. Aujourd’hui, il se passe entre 8 et 10 ans en moyenne avant que le patient soit diagnostiqué comme bipolaire. Un laps de temps très long durant lequel le patient peut faire des tentatives de suicide, être hospitalisé, se désinsérer sur un plan socio-professionnel etc. Le délai inter-critique, entre les épisodes, a tendance à se raccourcir avec l’évolution de la maladie non traitée avec un retentissement évident sur le fonctionnement du patient.

Cela s’explique notamment par le fait que les patients se plaignent plus souvent de leurs épisodes dépressifs que des phases maniaques durant lesquelles ils ont l’impression d’être très en forme. On confond aussi souvent le trouble bipolaire avec les troubles anxieux, de la personnalité, les troubles addictifs, les troubles schizophréniques.

Notre but avec cette journée est de contribuer à informer les patients, et former les soignants. D’ailleurs, à Grenoble, nous avons mis en place un DU pour former les médecins sur les troubles bipolaires. Nous ne nous basons pas que sur une prise en charge médicamenteuse, mais travaillons aussi sur le développement des stratégies psychothérapiques plus spécifiques comme la gestion des émotions, la psycho éducation etc…

 

Diagnostiquer vite pour traiter tôt

Pour lutter efficacement contre le trouble bipolaire, il est essentiel de le traiter le plus tôt possible, d’où l’importance du diagnostic précoce ?

Ce que l’on sait, c’est que si le patient rechute, il risquera encore plus de rechuter. C’est un cercle vicieux : une crise facilite la survenue d’une autre crise. On observe en plus une accentuation des conséquences de ces rechutes tant sur le sujet que son entourage, au niveau social, familial, professionnel. L’idée est donc de stabiliser au mieux le patient. Une étude montre que plus on stabilise tôt le patient, moins il aura de risques de rechuter.

C’est primordial car il ne faut pas non plus oublier que les idées suicidaires ne sont pas rares. On observe un taux de mortalité deux fois plus élevé qu’au sein de la population générale. Certes, la surmortalité s’explique d’abord par la prévalence des maladies cardiovasculaires (risque accru en raison d’une dérégulation de l’axe neuroendocrinien qui régule le stress), mais le suicide arrive en seconde position, avant le cancer. On estime qu’entre 25 à 50% des sujets font au moins une tentative de suicide au cours de leur vie, souvent durant les phases dépressives. Ce risque est encore plus accru chez les sujets jeunes en début de maladie.

 

Comment détecte-t-on en amont un patient potentiellement atteint de troubles bipolaires ?

Sur le plan clinique, par rapport à un patient dépressif, le sujet est souvent touché très précocement par des troubles de l’humeur. Cela peut s’observer dès l’adolescence. Le premier épisode thymique peut aussi se déclencher autour d’un accouchement. Le patient va présenter une hyperréactivité émotionnelle, une irritabilité, des caractéristiques psychotiques. On observe une certaine saisonnalité des symptômes, avec des phases dépressives en hiver, et maniaques en été. Les patients peuvent aussi présenter une réactivité particulière aux antidépresseurs, avec un épuisement de leur efficacité. Enfin, les antécédents familiaux sont également un élément à prendre en compte.

 

Rendre le patient plus autonome

Durant les phases maniaques, l’entourage n’a souvent plus de prise sur le patient qui ne ne veut pas reconnaître qu’il est malade, alors qu’il en a conscience le reste du temps. Il faut donc agir avant la crise. Le patient lui-même peut devenir acteur de cette lutte contre sa propre rechute ?

Oui, il faut tenter au maximum d’agir avant que la crise ne se déclenche, lors de la phase où l’on peut observer des symptômes annonciateurs avant même la rechute. A travers le programme de psycho-éducation, nous voulons justement permettre aux patients d’identifier ces signaux et ainsi de pouvoir immédiatement mettre en place une stratégie. Certaines de ces stratégies sont axées sur les rythmes chronobiologiques. Pendant les phases maniaques, il y a souvent un raccourcissement de la durée du sommeil et une multiplication des activités. Cela va entraîner une accélération de la rechute maniaque. Un patient peut vite switcher, et ne peut souvent pas attendre son rendez-vous chez le médecin, quelques jours plus tard. C’est pourquoi il est essentiel qu’il soit autonome. Il existe ainsi une thérapie d’aménagement des rythmes sociaux qui permet de resynchroniser les rythmes. Les traitements thymorégulateurs ont aussi pour objectif d’impacter les rythmes circadiens.

 

Attention à la rechute

Le trouble bipolaire requiert-il un traitement à vie ?

Oui, le traitement du trouble bipolaire est un traitement au long cours. Certains patients arrêtent leur traitement après plusieurs années sans rechute. Malheureusement, il n’est pas rare que j’observe justement des rechutes après cette phase de rémission. Ce qui est difficile, c’est que cette rechute n’arrive pas forcément tout de suite après l’arrêt du traitement, de ce fait, le patient ne fait pas forcément le lien immédiatement.

Mais encore une fois, il est important de rappeler que le traitement médicamenteux doit être accompagné d’autres thérapies, comme la gestion du stress et des émotions, la prise en charge psychothérapeutique et psychosociale, l’aménagement des rythmes sociaux.

 

A quels résultats parvenez-vous ?

Il est dur de savoir combien de patients sont bien stabilisés. L’objectif thérapeutique que l’on se fixe est dépendant du type de trouble. Certaines formes présentent des symptômes résiduels marqués, d’autres moins. Avec le type 1, on arrive plus facilement à avoir des phases intercritiques sans symptômes résiduels ; globalement 70% des patients présentent tout de même des symptômes résiduels entre les crises.

Notre objectif est donc de maintenir une certaine stabilité et une récupération fonctionnelle. C’est essentiel car un quart des patients reste dans une incapacité à travailler.

 

A SAVOIR

En Rhône Alpes, il existe un centre expert des troubles bipolaires à Grenoble. Le centre travaille avec la Clinique Lyon Lumière à Meyzieux, la Clinique Saint-Victor à Saint-Etienne, et la Clinique des Vallées en Haute-Savoie. Ces collaborations sont essentielles pour améliorer la pose du diagnostic et le prise en charge des patients. Les associations de patients sont également essentielles. A Grenoble, vous pourrez retrouver l’association Argos 2001 et l’association K2. A Lyon, l’association Icebergs.

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One Response to "Troubles bipolaires: connaître les signaux d’alerte"

  1. Jacques-Pierre Bernard  30 mars 2016

    C’est curieux le nombre de « maladies » qui sont apparues depuis quelques décennies … et encore plus curieux que pour chacune d’elles il y a plusieurs molécules qui sont apparues pour les traiter ( sans jamais guérir qui que ce soit, tout au plus en amenuisant des symptômes et en créant d‘autres problèmes/maladies sérieux). Il y avait le maniaco-dépressif, puis on l’a appelé bipolaire, puis un petit tour de TDAH, et des traitements à n’en plus finir, car l’émotion est quelque chose de très humain, voyez vous, qu’elle soit agréable ou non. Ces maladies seraient elles « inventées » pour traiter et faire des affaires ? Dans les années 60, le psychiatre Leon Eisenberg avait prétendu « découvrir » le « trouble du déficit de l‘attention avec hyperactivité » (TDAH) et l’avait fait ajouter au DSM en affirmant que le TDAH avait une origine génétique, rendant ainsi le traitement médicamenteux moins discutable. En 2009, seulement 7 mois avant de mourir, il a avoué dans un interview donné à ’’Der Spiegel’’ qu’en réalité, « le TDAH est l’exemple révélateur d’une maladie fabriquée de toute pièce ». Le méthylphénidate, substance active de base dans la ritaline, le concerta, le quasym, a les effets indésirables suivants : « nervosité et insomnie; troubles du système nerveux, somnolence, vertiges, dyskinésie ; troubles du système cardiovasculaire, palpitation…hyperactivité, convulsions, tics, dépression transitoire de l’humeur … »

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