Le cœur brisé n’est pas une maladie réservée aux seules âmes sensibles et aux romantiques. Un stress intense peut en effet provoquer les symptômes d’une crise cardiaque, comme l’explique le professeur Eric Bonnefoy-Cudraz, chef de service d’urgences cardiaques à l’hôpital Louis-Pradel, à Lyon.

 

Le cœur brisé, une maladie d'amour...
Le cœur brisé, une maladie à ne pas prendre à la légère en cas de douleurs thoraciques ©Pexels

 

Le cœur brisé est-elle une pathologie bien réelle ?

Oui, et elle porte un nom, le syndrome de tako-tsubo, également appelé en français « syndrome des cœurs brisés ». Cette maladie cardiaque se traduit par une sidération du ventricule gauche du cœur, qui s’arrête de fonctionner sur ordre du cerveau. Cette paralysie passagère survient sous l’influence d’un stress important, consécutif bien souvent à un événement physique ou émotionnel intense. Elle provoque une insuffisance cardiaque et se manifeste par une douleur thoracique, une sensation d’oppression, des difficultés respiratoires…

Il ne s’agit pourtant pas d’un infarctus ?

Non, même si les symptômes sont les mêmes. La première chose à laquelle on pense en cas de douleur thoracique, c‘est effectivement à l’infarctus du myocarde. Mais on sait aujourd’hui qu’il existe d’autres causes, comme le syndrome de tako-tsubo. Lors de la prise en charge du patient à l’hôpital, c’est en tout cas ce que l’on soupçonne devant des coronaires normales. On procède alors à une IRM qui confirme le diagnostic en démontrant qu’il n’y a pas de lésion, mais bien une paralysie.

 

Cœur brisé, une cinquantaine de cas recensés à Lyon chaque année

Le tako-tsubo n’est-il pas d’ordre psychologique ?

Pas du tout. Le cerveau, en interprétant un événement de grand stress, déclenche un phénomène de panique dans le cœur. Des quantités importantes d’hormones, dont l’adrénaline, sont libérées dans le sang et sidèrent le cœur. Ce phénomène est donc bien distinct de celui de l’infarctus du myocarde, provoqué par une artère bouchée.

On entend peu parler de cette pathologie : est-elle fréquente ?

Une étude réalisée de 1998 à 2014 sur 1750 patients a démontré que le tako-tsubo toucherait au moins 2,2% de la population. A l’hôpital cardiologique de Lyon, on en recense une cinquantaine par an, sur 2 à 3000 cas de douleurs thoraciques pris en charge. Le dernier cas observé est celui d’une spectatrice de l’auditorium, qui en sortant de la salle a été éblouie par de puissantes lumières et a chuté. Elle a alors ressenti des douleurs sans communes mesures avec sa chute. Elle a récupéré en quelques jours, mais on ne saura jamais quel facteur, de la chute ou de la lumière, a le plus joué.

 

Un tiers des cœurs brisés sont d’origine inconnue

Quels en sont, justement, les principaux facteurs ?

Un tiers des facteurs sont d’ordre physique, suite à un choc, une fracture, un problème respiratoire, un accident neurologique… Un autre tiers résulte directement d’un fait émotionnel : un deuil, une peur panique, une frustration, une colère, un licenciement… On ne connaît pas les raisons du dernier tiers : on traque la cause, mais on ne la trouve pas. Mais elle peut être d’origine collective.

Pouvez-vous nous expliquer comment ?

Dans les semaines qui suivirent les tremblements de terre en Nouvelle-Zélande, en 2011, on a observé un pic d’infarctus et de cardiomyopathie du stress. A Marseille, on a aussi constaté après les attentats de Paris une augmentation des entrées aux urgences pour des manifestations de douleurs thoraciques. Et au moment des attentats du 11 septembre à New York, le même phénomène avait été observé à San Francisco. Il ne s’agit pas systématiquement de tako-tsubo, mais cela interpelle !

 

Les femmes, premières victimes du cœur brisé

Le cœur brisé, une pathologie étonnante traitée par les cardiologues
Le professeur Bonnefoy, cardiologue à Lyon ©P.Frieh

Quel est le profil des victimes du cœur brisé ?

Il y a souvent un terrain favorable : dans la moitié des cas, cela concerne des natures angoissées. Il touche surtout les femmes, qui représentent 9 cas sur 10, et dans 80% des cas des femmes de plus de 50 ans. Chez l’homme, les manifestations sont toutefois plus violentes, car elles résultent de facteurs plus souvent physiques qu’émotionnels, type choc, agression ou AVC… Les symptômes, en revanche, sont les mêmes, que l’on soit une femme ou un homme.

Comment soigne-t-on un tako-tsubo ?

Il n’existe pas de traitement. Ce n’est pas parce qu’on ne l’a pas encore trouvé, mais tout simplement parce qu’il n’y en a pas besoin. La paralysie s’en va d’elle-même en quelques jours, et le patient, qui reste hospitalisé au moins trois jours, se rétablit intégralement en une à trois semaines. C’est très impressionnant, mais on récupère bien de ce syndrome. Les complications existent, mais elles sont rares. Et les probabilités de récidive sont très faibles.

Depuis quand identifie-t-on cette affection ?

Ce sont des cardiologues japonais qui l’ont décrit pour la première fois dans les années 90. Ce sont eux qui lui ont donné son nom, du fait de sa ressemblance avec le pot en céramique utilisé par les pêcheurs nippons pour piéger les poulpes. Mais pendant longtemps, le syndrome du cœur brisé a fait partie des zones d’ombre.

 

A SAVOIR
Lorsque une douleur thoracique éveille une inquiétude, la recommandation est de faire le 15 sans attendre, chaque minute étant précieuse en cas d’affection grave (infarctus, embolie pulmonaire, pneumothorax, péricardite aigüe, pneumopathie, dissection aortique). Les urgentistes savent aujourd’hui de mieux en mieux identifier un tako-tsubo, qui ne fait donc pas partie des affections graves et qui est rapidement confirmé par IRM.

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