Pour lutter contre l'anorexie, les députés européens ont adopté une loi contre la maigreur excessive des mannequins. Une maladie qui touche de plus en plus d'adolescentes. Qui consulter ? Comment soigner l'anorexie ? L'expertise de Maryline Brochard, nutritionniste-diététicienne à Lyon, spécialiste des troubles alimentaires.

L'anorexie mentale touche surtout les adolescentes
Une perte de poids excessive, signe d’anorexie, doit alerter l’entourage des jeunes jeunes filles ©S.Bouchard

Les députés viennent de voter une loi pour lutter contre l’anorexie dans les milieux de la mode. Concrètement, qui sont les professionnels de santé compétents pour prendre en charge une personne anorexique ?

A minima, en matière d’anorexie, il faut que le patient soit suivi par un trio composé par le médecin traitant qui est généralement à l’origine de la pose du diagnostic, le psychiatre ou le psychologue spécialisé en troubles alimentaires puisqu’il s’agit d’une maladie psychiatrique, et enfin le diététicien spécialiste lui-aussi des troubles alimentaires.

Le médecin traitant va pratiquer les bilans sanguins pour voir si le patient n’a pas trop de carences et apporter des compléments si besoin. Il va aussi procéder à la pesée, ce qui permet au psychiatre et au nutritionniste de ne pas entrer dans le conflit du poids.

Le psychiatre ou psychologue aide le patient à comprendre les mécanismes de la maladie, ses facteurs déclenchants et ses facteurs d’entretien.

Quant au nutritionniste/ diététicien, il va travailler l’aspect nutrition, relation à la nourriture, afin d’aider le patient à retrouver une relation saine et sereine face à la nourriture en travaillant l’image corporelle. Le professionnel ne va surtout pas parler de régime mais de relation alimentaire.

Ensuite, d’autres praticiens peuvent apporter un angle d’attaque différent et enrichissant. Le psychomotricien peut apprendre au patient à prendre conscience de son corps dans l’espace. L’art thérapie ou autre permettent au patient de se retrouver dans sa globalité corporelle, ce qui pourrait apaiser ses émotions autrement que par le comportement alimentaire dysfonctionnel.

 

Le suivi des anorexiques

Pouvez-vous nous décrire le déroulement de votre prise en charge en tant que nutritionniste ?

Cela dépend de la manière dont les patients, et je dirais les patientes car je reçois en très grande majorité des femmes, arrivent jusqu’à moi. Certaines peuvent venir me consulter directement car elles pensent avoir un problème de poids, tandis que d’autres me sont adressées par le psychiatre ou psychologue pour travailler le cadre alimentaire et la relation à la nourriture. Dans le premier cas, les patientes ont entendu parler de moi et mon rôle est alors de les adresser à un médecin traitant et un psy pour assurer la prise en charge en trio. Pour ce faire, il me faut créer une alliance avec la patiente afin de lui permettre de prendre conscience de la nécessité de ce suivi.

Je commence déjà par deux séances qui me permettent de connaître l’histoire du patient, les facteurs déclenchants, et les différentes expériences vécues jusque là (hospitalisation par exemple). Je vais ensuite leur demander de tenir un carnet alimentaire. Cela me permet d’étudier la façon dont les patientes s’alimentent, voir s’il existe un dysfonctionnement, une carence, une peur des aliments, à quelle fréquence elles mangent, si c’est en petite ou grosse quantité, si elles prennent leurs repas seules ou en famille, en 30 secondes ou en 1H30…

Je vais ensuite essayer de remettre en perspective leur journée : si les patientes ont eu une crise de boulimie à 18H, sans doute est-ce parce qu’à midi elles n’ont avalé qu’une feuille de salade et un yaourt nature 0%. Je vais donc travailler sur l’aspect dénutrition, et leur permettre de se rendre compte qu’en ajoutant une cuillère à soupe de pâtes, elles ne prennent pas 3kg. Au fur et à mesure, nous allons réintroduire les aliments indispensables. Le problème est que l’anorexie est une maladie du contrôle, de ce fait on ne peut pas leur demander comme cela de lâcher prise. Il faut les encourager pas à pas, leur demander comment elles se sentent après cette cuillère de pâtes. En hospitalisation, les patientes doivent avaler leur plateau repas car tant qu’elles ne sont pas nourries correctement, leur cerveau n’a pas les nutriments nécessaires pour aller voir le psy. Mais en libéral, nous ne pouvons pas savoir ce que les patientes font à la maison. Il s’agit donc d’un travail de fourmi qui doit être validé par le patient. C’est très rassurant pour le patient de voir qu’il n’a pas fait de crise de boulimie le soir ou de malaise parce qu’il a mangé un peu plus le midi.

 

Anorexie et boulimie

L’hospitalisation est souvent mal vécue par les patientes anorexiques. De nouvelles pistes sont-elles envisagées ou le schéma actuel est-il l’unique voie ?

En clinique, les pratiques bougent peu car malheureusement il n’y a pas de solution miracle. L’hospitalisation implique notamment l’isolement afin de couper la patiente d’un environnement toxique et de lui permettre de se retrouver face à elle-même. Ce n’est absolument pas tourné contre le patient et sa famille, mais réellement contre la maladie. Il faut que le patient déprogramme ce qu’il vivait avant. Cela est souvent très violent mais il n’y a pas 50 possibilités pour redonner un poids correct à la patiente. On l’empêche notamment d’aller se faire vomir. Certaines vont jouer le jeu pour sortir rapidement de l’hôpital et recommencer un comportement dysfonctionnel dès qu’elles seront sorties. Mais heureusement, la majorité des patientes s’en sort. A posteriori, celles que je suis en consultation me racontent qu’elles gardent un très mauvais souvenir de leur hospitalisation, mais admettent qu’elles étaient obligées d’en passer par là car elles n’avaient plus les capacités intellectuelles pour réfléchir et décider de ce qui était bon pour elles.

On entend souvent dire que l’anorexie est une maladie que l’on garde à vie. Qu’en est-il réellement ?

L’anorexie est une maladie très grave, mais heureusement, environ les 2/3 des patients en guérissent. Pour le tiers restant, soit le patient ne guérira pas complètement, soit il décédera. Certains patients vont effectivement vivre toute leur vie avec des séquelles physiologiques ou psychologiques. Lors de phases difficiles de leur vie, l’anorexie ou du moins une forte volonté de contrôle, pourront refaire surface. Mais on peut aussi s’en sortir complètement, et c’est ma conviction. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de pensées dysfonctionnelles face à la nourriture, mais un retour vers une bonne qualité de vie. D’ailleurs n’oublions pas que 8 femmes sur 10 en France confient être dans un schéma de restriction cognitive, c’est à dire qu’elles ont des pensées de contrôle envers la nourriture sans pour autant souffrir de troubles.

 

Régimes et tendances anorexiques

Pensez-vous que l’on puisse agir en prévention contre l’anorexie ?

Je ne suis malheureusement pas certaine que cela fonctionne d’en parler en prévention. Cela ne dissuadera pas les jeunes filles malgré les risques de mortalité. Vous savez, c’est comme l’annonce « mangez 5 fruits et légumes par jour ». Depuis le début de la campagne, la consommation de fruits et légumes a diminué ! L’anorexie demande avant tout une attention de tout l’entourage. En revanche, la prévention devrait être faite chez les diététiciens, gynécologues, psychologues ou professionnels du sport qui peuvent repérer un individu souhaitant maigrir de façon déraisonnable. Certains coachs sportifs transmettent parfois les mauvais messages en encourageant des régimes. Il faudrait davantage les informer.

 

A SAVOIR

L’anorexie, comportement du trouble alimentaire, toucherait environ 1,5 % des femmes entre 12 et 35 ans, soit plus de 230 000 personnes en France. L’anorexie mentale concerne plus particulièrement les jeunes filles âgées de 12 à 20 ans, même si la maladie peut apparaître dès 9 ou 10 ans. Pour lutter contre cette maladie, les députés ont adopté une loi contre la maigreur excessive des mannequins, en rendant obligatoire un certificat médical et la mention « photo retouchée » si tel est le cas. Les contrevenants s’exposeront à une peine de six mois de prison et une amende de 75 000 euros.

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